Toucher le cœur du sujet (French Translation)

Toucher le cœur du sujet (French Translation)

« Theravada » – littéralement l’ « Enseignement des Anciens »- est une tradition Bouddhiste ancienne qui est à la source de pratiques et d’enseignements sur la sagesse, l’amour et la libération depuis plus de deux mille ans.  La libération, le thème essentiel dont cette tradition dépend, est une vision des choses et une participation « aux choses telles qu’elles sont » :  le monde dans lequel on vit quand il est vu sans les filtres de l’avidité, de la haine et de l’illusion.

Utilisant l’immédiateté éternelle et omniprésente des « choses telles qu’elles sont » comme point de référence central, la tradition theravadine est une tradition dynamique et riche qui évolue en réponse aux circonstances personnelles, historiques et culturelles de ceux qui en font partie.  Il y a plus de cent millions de bouddhistes theravadins aujourd’hui au Sri Lanka et en Asie du sud-est.  De nos jours, les pays theravadins les plus influents sont la Birmanie (Myanmar), la Thaïlande, et le Sri Lanka.  C’est de ces pays que la tradition a migré vers l’Occident.

Le bouddhisme theravada en Amérique du Nord

Depuis les années 1960, la tradition theravadine s’est établie lentement mais sûrement en Amérique du Nord.  Deux moments décisifs ont contribué à son établissement :  La fondation en 1966 du premier vihara – temple monastique – bouddhiste américain par la communauté bouddhiste sri-lankaise à Washington D.C., et, dix ans plus tard, la création du centre de méditation Vipassana à Barre, au Massachusetts, connu sous le nom de l’Insight Meditation Society (IMS).  Ces deux centres représentent les deux formes divergentes et distinctes que le bouddhisme theravada a prises en Amérique du Nord.  D’un côté se trouvent les traditions et les temples, axés sur les ordres monastiques, des groupes d’immigrants de l’Asie du sud-est.  De l’autre se trouve le mouvement Vipassana, laïque et principalement composé d’Américains de descendance européenne.  La première forme a tendance à être plutôt conservatrice et reproduit les divers types de bouddhisme trouvés dans leurs pays d’origine.  La deuxième a suivi une approche plus libérale et plus expérimentale pour essayer de trouver comment adapter le bouddhisme theravada dans un environnement laïque américain.

La forme la plus récente du bouddhisme theravada ne rentre dans aucune des catégories mentionnées.  Elle est représentée par les centres monastiques qui sont gérés et soutenus principalement par des Américains de descendance européenne.  Un exemple en est le monastère Abhayagiri, fondé par Ajahn Amaro en 1996 dans la Redwood Valley, en Californie.  De plus, deux autres centres monastiques – Metta Forest Monastery à San Diego en Californie et la Bhavana Society à High View en Virgine-Occidentale – donnent l’occasion à des Occidentaux de s’adonner à des pratiques monacales tout en restant fermement liés à leurs communautés asiatiques traditionnelles.  Ces centres pourraient bien être à l’origine d’une version américaine du monachisme theravadin.

Considéré comme étant un mode de vie idéal pour l’étude, pour la pratique, pour l’aide à son prochain et pour la purification du cœur, le monachisme est depuis longtemps une des fondations de la tradition theravadine.  Cependant, au XXe siècle, surtout en Occident, les laïcs ont toujours plus accès à l’ensemble des pratiques méditatives theravadines.  Ainsi, le monachisme n’est plus vu comme étant le seul porteur de la tradition, même s’il en demeure l’un des piliers et qu’il assure son maintien.

Bien qu’il soit trop tôt pour dire à quoi le bouddhisme theravada américain finira par ressembler, il présentera probablement une diversité au moins aussi grande que dans sa patrie du sud-est asiatique.  Peut-être qu’il étendra même les limites qui l’ont traditionnellement défini.

Enseignements de base

Le Bouddha encourageait les gens à ne pas croire aveuglément mais à « venir et voir » par eux-mêmes.  Par conséquent, son enseignement met l’accent sur la pratique plutôt que sur les croyances ou la doctrine.  Dans cet esprit, un grand nombre de pratiques theravadines sont des pratiques de l’attention[1], simples en elles-mêmes mais profondes lorsqu’elles sont appliquées d’une manière soutenue.  De plus, ces enseignements contiennent aussi des pratiques qui aident à renforcer la générosité, l’aide à son prochain, l’éthique, la bonté, la compassion et à développer un moyen d’existence judicieux.  Ces pratiques encouragent le développement d’un cœur éveillé et libéré et nous aident à vivre avec sagesse et compassion.

Les pratiques et les enseignements de la tradition theravadine remontent au Bouddha historique.  Bien que le Bouddha soit l’objet d’une profonde vénération, la tradition a conservé l’idée à travers les siècles que le Bouddha était humain, quelqu’un qui a montré le chemin de pratique aux autres.  L’école theravadine a conservé la plupart des enseignements du Bouddha dans de larges recueils, appelés Suttas, écrits en pali, l’équivalent theravadin du latin de l’église chrétienne.  Ces textes remarquables contiennent des descriptions et des enseignements approfondis et hautement vénérés sur la pratique, l’éthique, la psychologie et la vie spirituelle.  Y est inclus un avertissement important qui nous encourage d’un côté à ne pas renoncer à notre propre jugement en faveur de la tradition et de ses textes et, de l’autre à ne pas simplement suivre notre propre jugement sans écouter l’opinion des autres.  Dans le Kalama Sutta, le Bouddha décrit comment décider de la vérité ou de la fausseté d’un enseignement spirituel :

Venez, ô Kalamas, ne vous laissez pas guider par des rapports, ni par la tradition religieuse, ni par ce que vous avez entendu dire.  Ne vous laissez pas guider par l’autorité des textes religieux, ni par la simple logique ou les allégations, ni par les apparences, ni par la spéculation sur des opinions, ni par des vraisemblances probables, ni par la pensée que « ce religieux est notre maître spirituel ».

Cependant, ô Kalamas, lorsque vous savez vous-mêmes que certaines choses sont défavorables, que telles choses blâmables sont condamnées par les sages et que, lorsqu’on les met en pratique, ces choses conduisent au mal et au malheur, abandonnez-les.

Cependant, ô Kalamas, lorsque vous savez vous-mêmes que certaines choses sont favorables, que ces choses louables sont pratiquées par les sages, que, lorsqu’on les met en pratique, elles conduisent au bien et au bonheur, pénétrez-vous de telles choses et pratiquez-les.[2]

Une raison fondamentale pour laquelle le Bouddha a choisi un critère tellement pragmatique pour distinguer une vérité spirituelle d’un mensonge est qu’il ne montrait guère d’intérêt pour l’établissement de vérités métaphysiques.  Il était plus intéressé à montrer comment passer de la souffrance à la délivrance de celle-ci, de la souffrance à la libération.  Ainsi, la doctrine principale de la tradition theravadine est celle des « Quatre Nobles Vérités. »  Ici, le mot « Vérités » désigne ce qui est vrai ou utile d’un point de vue spirituel ou thérapeutique.  Les Quatre Nobles Vérités sont :

  1. La souffrance existe.
  2. La cause de la souffrance est le désir insatiable.
  3. La cessation de la souffrance est possible.
  4. La cessation de la souffrance peut être atteinte en suivant le Noble Chemin Octuple.

Ici, la souffrance (dukkha en pali) ne fait pas référence à la douleur physique ou empathique, une condition que nous ne pouvons pas éviter.  Elle désigne plutôt l’insatisfaction et la tension que nous ajoutons à notre vie à cause de nos attachements.  Les deux premières nobles vérités sont un appel à admettre aussi bien notre souffrance que les maints aspects de nos attachements et de nos aversions qui forment le désir insatiable sous-jacent.  C’est une des raisons pour lesquelles la tradition theravadine met l’accent sur des pratiques de l’attention qui nous aident à reconnaître ce fait.  Les troisièmes et quatrièmes nobles vérités signalent qu’il est possible de mettre fin à cette souffrance dérivée de nos attachements et de vivre avec un cœur libéré.

La libération de la souffrance dérivée de nos attachements est désignée par le terme de nibbana (nirvana en Sanskrit), communément traduit par « éveil » ou « illumination. »  La tradition theravadine décrit parfoisnibbana comme étant une forme de grand bonheur ou de paix, mais il est plus courant de voir nibbana défini simplement comme l’absence complète d’attachement ou de désir insatiable.  Le recours à une définition négative provient tout d’abord du fait que nibbana est si radicalement différent de ce qui peut être décrit par le langage qu’il vaut mieux ne pas essayer.  De plus, cette tradition nous incite à renoncer à une idée précise de ce qu’est l’éveil ou à de vaines spéculations philosophiques ou métaphysiques.  En fait, une part de la beauté des Quatre Nobles Vérités est qu’elles nous guident dans notre vie spirituelle sans que nous ayons besoin d’adhérer à des croyances dogmatiques.

Le Chemin Octuple

La quatrième Noble Vérité décrit une série de mesures, le Noble Chemin Octuple, que nous pouvons suivre pour nous défaire de nos attachements :

  1. La Compréhension Juste
  2. L’Intention Juste
  3. La Parole Juste
  4. L’Action Juste
  5. Les Moyens d’Existence Justes
  6. L’Effort Juste
  7. L’Attention Juste
  8. La Concentration Juste

Ces huit composantes du chemin sont souvent organisées en trois catégories :  la sagesse, l’éthique et la méditation (paññasila et samadhi.)

La sagesse comprend la Compréhension Juste et l’Intention Juste.  Elle débute par une connaissance de nous-mêmes qui soit assez bonne pour que notre pratique soit motivée par notre compréhension des Quatre Nobles Vérités et la manière dont elles s’appliquent à notre situation personnelle.

L’éthique comprend la Parole Juste, l’Action Juste et les Moyens d’Existence Justes.  Le bouddhisme theravada enseigne qu’il ne nous est pas possible de cultiver un cœur ouvert et confiant qui ne s’accroche à rien si notre comportement est motivé par l’avidité, la haine ou l’illusion.  Un moyen efficace de développer et fortifier un cœur éveillé est d’aligner nos actions avec les valeurs de générosité, de bonté, de compassion et d’honnêteté.

Et finalement la formation à la pratique de l’attention comprend l’Effort Juste, l’Attention Juste et la Concentration Juste.  Nous apprenons à clarifier et stabiliser notre attention grâce à un effort qui n’est ni tendu ni lâche, de façon à avoir une vision profonde la vie.  Cela aide aussi à renoncer à l’attachement.

Une formation graduelle

Dans les suttas, le Bouddha décrit souvent une formation graduelle pour cultiver son développement spirituel (par exemple le Samaññaphala Sutta dans le Digha Nikaya et le Ganakamoggallana Sutta dans le Majjhima Nikaya.)  Cette formation passe progressivement du développement de la générosité à l’éthique, à des pratiques de l’attention, à la concentration, à la réalisation et, finalement, à la libération.  La formation graduelle est un développement des trois catégories du chemin octuple :  la générosité et l’éthique sont incluses dans sila, les pratiques de la méditation dans samadhi et la réalisation et la libération dans pañña.  Bien que cette formation graduelle soit souvent présentée de façon linéaire, elle peut aussi être vue d’une manière non-linéaire et devient dans ce cas une description utile des éléments importants du chemin spirituel que différentes personnes développeront à des moments différents.  Les Occidentaux qui commencent à pratiquer dans la tradition theravadine sautent souvent les premières étapes de cette progression.  Ils se concentrent tout d’abord sur les pratiques de pleine conscience, plus particulièrement sur les pratiques de l’attention.  Bien qu’il puisse y avoir de bonnes raisons pour procéder ainsi en Occident, en commençant par l’attention, nous risquons de ne pas cultiver les qualités psychologiquement saines de cœur et d’esprit qui en sont la fondation.  De plus, en commençant avec la pratique de l’attention, nous risquons d’oublier le fait qu’aussi bien le cœur qui est entrain de s’éveiller que le cœur éveilllé peut s’exprimer dans l’aide aux autres.

La générosité

La formation theravadine traditionnelle commence avec sila et le développement de la générosité (dana).  Dans sa forme la plus pure, la pratique de dana n’est motivée ni par des idées moralisatrices de ce qui est juste ou faux ni par l’espoir de gains ultérieurs.  L’intention de cette pratique est de renforcer notre capacité à être sensible et généreux de manière appropriée dans toutes les situations.

Lorsque la générosité se développe, elle devient une force fondée sur une ouverture intérieure.  Celle-ci soutient alors les pratiques de l’attention qui sont plus difficiles.  En révélant nos attachements, la pratique de la générosité nous aide à nous rendre compte de quelle manière les Quatre Nobles Vérités s’appliquent à notre vie.  La générosité nous rapproche des autres, affaiblissant la tendance à l’égocentrisme dans notre vie spirituelle.

L’éthique

De là, la formation graduelle étend sila pour inclure l’éthique.  Celle-ci est parfois décrite comme étant le développement du contentement, car les transgressions éthiques résultent souvent de notre mécontentement.  La formation éthique d’un laïc consiste à apprendre à vivre selon les cinq préceptes :

  • S’abstenir de tuer des êtres vivants
  • S’abstenir de voler ou de prendre ce qui n’est pas donné
  • S’abstenir de comportements sexuels nuisibles
  • S’abstenir de mentir
  • S’abstenir de consommer de l’alcool ou des drogues qui nous amènent à devenir négligents ou insouciants.

Les préceptes ne sont pas des commandements moralisateurs, mais des lignes de conduite que nous pouvons développer.  Ils sont enseignés parce qu’ils encouragent la retenue, le contentement, l’honnêteté, la clarté et le respect de la vie.  Ils engendrent aussi un lien positif aux autres et aux diverses formes de vie.  Nous progressons plus facilement le long du chemin du non-attachement quand nos relations sont claires.

La tradition theravadine préconise le développement de quatre attitudes chaleureuses qui sont connues sont le nom de « demeures divines » (brahmaviharas) :  la bonté bienveillante, la compassion, la joie sympathisante et l’équanimité.  La bonté bienveillante est une gentillesse ou un amour altruiste qui désire le bien et le bonheur pour soi-même et pour tous.  La compassion et la joie sympathisante, expressions complémentaires de la bonté bienveillante, demandent qu’on partage la souffrance et la joie des autres, mais sans s’y attacher d’une manière ou d’une autre.  L’équanimité est une attitude impartiale, ferme et équilibrée face à tout ce qui se produit, en particulier dans les situations où nous ne pouvons pas aider les autres ou nous aider nous-mêmes.  Généralement, les Bouddhistes theravadins emploient ces attitudes comme guides pour vivre en relation aux autres de la manière la plus adéquate.

La méditation

Une fois que les fondations de la générosité et de l’étique sont établies, la formation graduelle passe au développement de la méditation.  Le bouddhisme Theravada possède un large répertoire de pratiques méditatives, allant de diverses formes de méditation formelle assise et en marchant jusqu’au développement de l’attention dans les activités journalières.  Ces pratiques méditatives sont en général divisées en deux catégories :  celles qui développent la concentration et celles qui développent l’attention.

Les pratiques qui augmentent la concentration mettent l’accent sur le développement d’une focalisation stable, fixe et pointue de l’esprit sur des objets comme la respiration, un mantra, une image visuelle ou un thème comme la bonté bienveillante.  Des états de forte concentration ont tendance à causer des états psychologiques de bien-être et de complétude qui sont temporaires mais utiles.  La bonté bienveillante (metta en Pali) est un thème particulièrement utile pour la concentration car c’est l’antidote traditionnel pour toutes les formes d’aversion et d’autocritique.  De plus, elle aide à cultiver une attitude de gentillesse qui peut soutenir les autres pratiques de l’attention.

L’attention est le développement d’une conscience vigilante et alerte des événements qui se déroulent dans le moment présent.  Aussi bien dans la pratique de la concentration que dans celle de l’attention, la conscience alerte est stabilisée dans le présent.  La pratique de la concentration consiste à diriger l’attention d’une manière contrôlée sur un seul objet, à l’exclusion de tout autre.  En revanche, la pratique de l’attention développe une conscience inclusive, qui parfois même ne s’arrête sur aucun objet, et qui note tout ce qui se présente dans notre expérience.  C’est une conscience tolérante qui clarifie nos sentiments, nos pensées, nos motivations, nos attitudes et nos réactions.  Ce genre de conscience nous aide à développer la compassion et l’équanimité, qui tous deux soutiennent notre cheminement vers la libération.

Aujourd’hui, la forme la plus commune de méditation theravadine enseignée aux Etats-Unis est la pratique de l’attention.  C’est une forme d’attention dérivée des enseignements du Bouddha, conservés dans un texte sacré appelé Le sutta sur les quatre fondements de l’attention. Les quatre fondements – le corps (qui comprend la respiration), la tonalité affective[3] (vedana), les états mentaux et les dhammas (en Sanskrit, dharmas, qui désignent les processus psychologiques et les réalisations qui sont liés au développement de la conscience libérée) – sont les quatre domaines de notre expérience dans lesquels l’attention est développée.

Réalisation et Libération

La sagesse, ou pañña, commence à croître quand les fondations de sila et samadhi sont en place.  La pratique clé du bouddhisme theravada qui mène à la réalisation et à la libération est celle de l’attention, parfois soutenue par des exercices de concentration.  L’attention cultive un fond de confiance et d’acceptation qui nous permet de nous ouvrir à tout ce que la vie intérieure et extérieure nous apporte.  Bien que ce processus conduise à une profonde connaissance de soi, c’est cette ouverture confiante, ou cette non-résistance, qui est en elle-même la porte qui mène à la libération, comprise dans le bouddhisme theravadin comme étant la cessation de tout attachement.  La beauté de l’attention réside en partie dans le fait que chaque pur moment d’attention est en lui-même un moment de non-attachement, et en tant que tel, une petite goutte de liberté.

Quand l’attention s’accroît, elle mène directement à trois réalisations que le Bouddha a appelé les trois caractéristiques de toute expérience, à savoir que notre expérience est impermanente, insatisfaisante et sans soi.

Toute chose est impermanente, y compris la manière dont nous nous percevons ou dont nous percevons le monde.  Comme nos expériences changent tout le temps, elles sont par nature insatisfaisantes comme source de sécurité ou d’identité permanente.  Quand nous comprenons qu’elles ne nous offrent pas une satisfaction durable, nous réalisons aussi que tout ce que nous expérimentons – pensées, sentiments, notre corps, notre conscience – n’appartient pas à un quelconque « soi » fixe et autonome.

Parfois ces réalisations provoquent de la peur, mais au fur et à mesure que notre pratique de l’attention mûrit, nous réalisons que nous pouvons fonctionner sans problème dans le monde, sans besoin de s’accrocher ou de s’attacher à quoi que ce soit.  Ces réalisations fondamentales qui dérivent de la pratique de l’attention nous aident à développer une confiance et une équanimité solide au sein même de notre vie.  La croissance de cette confiance diminue notre besoin de nous accrocher à chaque expérience.  Finalement, les causes les plus profondes de notre attachement – l’avidité, la haine et l’illusion – se révèlent d’elles-mêmes et le monde de la libération s’ouvre.

Le fruit de cette libération est, dans un sens, la capacité de vivre sans projeter sur le monde qui nous entoure nos attachements, nos peurs, nos envies et nos dégoûts.  C’est de voir le monde « des choses telles qu’elles sont. »  Si le relâchement de notre attachement est assez profond, nous réalisons la présence directe et immédiate de Nibbana (ou Nirvana en Sanskrit), un mot qui fait référence, dans le bouddhisme theravada, à l’expérience constante et intemporelle de la libération.

Service

Dans un sens, la formation graduelle se termine avec la libération.  La libération est la source d’une compassion et d’une sagesse qui s’expriment sans attachement égoïste et sans identification.  Tant que notre compassion ne s’est pas développée, alors notre formation est incomplète.  Pour certains, le sous-produit de la libération et de la compassion est le désir de rendre service aux autres.  Celui-ci peut s’exprimer d’innombrables manières, comme aider un voisin en difficulté, choisir de travailler dans une profession du secteur médico-social ou d’enseigner le Dharma.  Avant d’envoyer dans le monde ses soixante premiers disciples éveillés pour enseigner le Dharma, le Bouddha leur dit :

« Mes amis, je suis libre de tout imbroglio humain et spirituel.  Et comme vous êtes de même libres de tout imbroglio humain et spirituel, allez dans le monde pour le bien-être de tous, pour le bonheur de tous, avec compassion pour le monde, et pour le bienfait, la grâce et le bonheur des dieux et des humains…  Révélez la vie spirituelle, complète et pure en esprit et en forme.  »

Le désir d’aider les autres peut s’exprimer sous des formes plus passives.  Se consacrer à une vie de pratique en tant que moine ou nonne en est un exemple.  L’acte de l’Eveil est en lui-même un grand don, un grand acte de service car un être Eveillé n’exercera plus jamais avidité, haine ou délire sur les autres gens.  Au contraire, ils profiteront de la radiance, de l’exemple et de la sagesse de quelqu’un qui est libéré.  Le don de l’Eveil peut être vu comme un retour aux sources, la générosité étant trouvée au début et à la fin de la voie.

Foi

A chaque étape de la voie, la foi – mot qui pose souvent problème aux Occidentaux – est un élément clé.  Dans le bouddhisme theravada, la foi ne désigne pas une croyance aveugle en quelque chose.  Ce mot décrit la confiance que l’on a en soi, dans les enseignements, dans les pratiques de la libération et dans la communauté d’enseignants et de pratiquants, disparus ou contemporains.  C’est le genre de foi qui nous inspire à vérifier pour nous-mêmes les possibilités expérientielles de la vie spirituelle.

Lorsque ces possibilités sont réalisées, nous découvrons que nous avons de plus en plus confiance en notre capacité à faire preuve d’ouverture d’esprit et de sagesse.  Cela engendre à son tour une reconnaissance de plus en plus profonde pour les gens et les enseignements qui rendent cette confiance intérieure possible.  Dans la tradition theravadine, ceux-ci sont représentés par les Trois Joyaux :  le Bouddha ; le Dharma, ou les enseignements ; et la Sangha, ou la communauté de pratiquants.

« Prendre Refuge » est un des rituels les plus courants pour les laïcs dans le bouddhisme theravada et il consiste à choisir consciemment le soutien et l’inspiration offerte par les Trois Joyaux.

Bien que « Prendre Refuge » soit automatiquement célébré dans les cérémonies, pendant les retraites, et lors de visites au temple, c’est un moment charnière quand, pour la première fois, on prend refuge avec l’intention délibérée d’orienter sa vie selon ses valeurs et aspirations les plus profondes.  Associer notre pratique au Bouddha, au Dharma et à la Sangha nous aide à veiller à ce qu’elle ne se limite pas seulement à des préoccupations intellectuelles, à des problèmes de thérapie personnelle, ou même à des ambitions égoïstes.  Prendre refuge nous aide à renforcer la confiance et le respect d’où émergent l’attention véritable et les réalisations qui en découlent.

Le bouddhisme theravadin dans la vie quotidienne

Le bouddhisme theravadin fait la distinction entre la voie conduisant à la libération et la voie qui mène à un bien-être temporel.  Cette distinction correspond plus ou moins à celle qu’on fait en Occident entre des intérêts spirituels et séculaires.  Les mots Pali qui décrivent ces deux voies sont littéralement la voie ultime (lokuttara-magga) et la voie banale ou temporelle (lokiya-magga).  Il n’existe pas de séparation absolue entre elles, et chaque enseignant porte plus ou moins d’importance à cette distinction.  Même quand une forte distinction est maintenue, les voies spirituelles et séculières sont vues comme se soutenant l’une l’autre.

La voie de la libération s’intéresse à l’altruisme et au Nibbana, qui en soi n’appartient ni aux conventions, ni au contenu et ni aux conditions de ce monde.  La voie du bien-être temporel s’intéresse à comment travailler avec ces conventions et ces conditions afin de créer un environnement personnel, familial, social, économique et politique aussi sain que possible.

Traditionnellement, la méditation Vipassana appartient à la voie de la libération.  De ce fait, beaucoup des Occidentaux qui se sont consacrés à cette pratique en Asie et aux Etats-Unis n’ont pas appris grand-chose à propos des enseignements et des pratiques Theravadins pour le bien-être temporel.  Pour se rendre compte de la vitalité religieuse de cette tradition dans son ensemble, il est nécessaire d’étudier les deux voies.  C’est particulièrement vrai pour les gens désireux d’intégrer la pratique Vipassana dans leur vie quotidienne.

Dans plusieurs suttas populaires dans l’Asie du sud-est, le Bouddha décrit comment bien vivre notre vie quotidienne.  Le Sutta Sigalaka détaille les responsabilités que nous avons dans nos rôles sociaux et familiaux :  parent, enfant, époux, enseignant, étudiant, amis, employeur, employé, moine et laïc.  Un des enseignements, à la fois superbe et ambitieux, nous enjoint de gagner notre vie sans commettre aucun mal :

Les gens sages qui sont formés et disciplinés
Brillent comme des balises lumineuses.
Ils gagnent leur argent tout comme une abeille récolte du miel
Sans faire de mal à la fleur,
Et ils le laisse fructifier tout comme une fourmilière lentement gagne de la hauteur.
Cette fortune gagnée judicieusement
Ils l’utilisent pour le bénéfice de tous.

A travers les siècles, le bouddhisme theravada a eu beaucoup à dire à propos de la politique.  Plusieurs rois de l’Asie du sud-est ont essayé de vivre selon les dix vertus et devoirs énumérés par la tradition pour les chefs politiques :  la générosité, la conduite éthique, le sacrifice de soi, la douceur, la bonté, la non-colère, la non-violence, la patience, et vivre en conformité avec le Dhamma.  Bien que ceux qui suivent exclusivement la voie de la libération se tiennent parfois à l’écart des affaires temporelles, le bouddhisme theravada, en tant que tradition religieuse complète, s’est beaucoup engagé sur des questions politiques et sociales comme l’éducation, la santé, les travaux publics et, plus récemment, la protection de l’environnement.

Afin que puisse se former une communauté saine, la tradition comprend des fêtes et des cérémonies.  Des rites de passage marquent les transitions principales de la vie.  Bien que les moines n’officient pas à toutes ces cérémonies, les communautés theravadines ont des rituels, des pratiques et des célébrations pour la naissance, la mort, et même, lorsqu’une personne atteint soixante ans, pour marquer son passage dans le monde des anciens.

Etudiants et enseignants

Le bouddhisme theravada enseigne que l’amitié est un soutien inestimable pour la vie spirituelle.  Les amitiés spirituelles parmi les pratiquants et entre pratiquants et leurs enseignants sont particulièrement encouragées.  De fait, un enseignant porte fréquemment le titre de kalyana-mitta ou d’ « ami spirituel bienveillant. »  Bien que les enseignants nous donnent des instructions, nous montrent nos illusions et nos attachements, nous ouvrent à d’autres perspectives, nous encouragent et nous inspirent, leur rôle reste toujours limité car chacun de nous doit suivre le chemin spirituel par lui-même.  Un enseignant n’est certainement pas quelqu’un pour qui les étudiants abandonnent leur bon sens ou leur responsabilité personnelle.  Il n’est pas attendu non plus des étudiants qu’ils se vouent exclusivement à un enseignant.  Il est fréquent que les pratiquants étudient avec divers enseignants, tirant bénéfice des capacités spécifiques de chacun.

Monachisme

La communauté monacale des moines et des nonnes est une des pierres angulaires de la tradition theravadine.  Durant une grande partie des deux derniers millénaires, ils ont été les gardiens des enseignements bouddhistes et les modèles d’une vie dédiée à la libération.  Le monachisme est souvent considéré comme un style de vie idéal pour l’étude, la pratique, l’aide aux autres et la purification du cœur.  Si la vie monacale ne vise pas à l’ascétisme, elle est vise à la simplicité, où les possessions et les entraves personnelles sont réduites au minimum.  Elle donne ainsi un exemple important de simplicité, de non-possession, de non-violence, de vertu, d’humilité et montre comment se contenter de peu.

Les moines et les nonnes theravadins n’ayant pas le droit d’acheter, de cuire ou de conserver leur propre nourriture, ils dépendent de l’aumône quotidienne des laïcs.  Ainsi, ils ne peuvent pas vivre en marge de la société, mais doivent vivre en relation continuelle avec ceux qui les soutiennent.  Souvent ce soutien est réciproque :  les laïcs soutiennent la communauté monacale qui à son tour offre enseignements, conseils et inspiration aux laïcs.

Retraites

Aujourd’hui, la pratique theravadine la plus populaire en Amérique est la pratique de l’attention.  De jeunes Américains qui avaient étudié dans l’Asie du sud-est l’y ont introduite et elle est une des rares pratiques méditatives bouddhiste venant de l’Asie qui fut popularisée par des Américains plutôt que par des enseignants asiatiques.  Des enseignants comme Joseph Goldstein, Jack Kornfield et Sharon Salzberg (fondateurs d’IMS) dépouillèrent cette pratique de son enveloppe bouddhiste theravada, tout en respectant sa profondeur, de façon à la simplifier et à la mettre à la portée de tous.  Selon Jack Kornfield :  « Nous voulions offrir les profondes pratiques de la méditation introspective, tout comme le firent plusieurs de nos enseignants, aussi simplement que possible, sans les complications des rituels, des robes de cérémonie, des psalmodies et de toute la tradition religieuse. »

Les retraites de méditation intensive sont une des pratiques Vipassana importantes.  Elles durent d’un jour à trois mois.  A part les instructions, les entretiens avec un enseignant et les sermons quotidiens, aussi appelés « discours sur le Dharma », elles se déroulent généralement en silence.  Une journée typique commence aux alentours de 5h30 et se termine à 21h30.  L’horaire quotidien simple, qui alterne la méditation assise avec la méditation en marchant et inclut aussi une période de tâches ménagères méditatives, encourage le développement de l’attention durant toute la journée.

Bien que les étudiants Vipassana américains soient en très grande majorité des laïcs, ces retraites leur permettent de pratiquer avec le soutien, la simplicité et la concentration qui, d’habitude, sont associés avec la vie monacale.  D’une certaine manière, ces retraites offrent les avantages d’un monachisme temporaire.  L’alternance entre des périodes de pratique conduite dans des retraites intensives et de pratique dans le monde extérieur est caractéristique du mouvement Vipassana américain.

Peut-être que la simplicité de nos retraites, dans sa façon laïque et occidentale, correspond à la vie des moines de la forêt theravadins qui, historiquement, furent souvent ceux qui se consacrèrent à la méditation.  Cette simplicité non seulement soutient le développement d’une attention profonde, elle permet aussi de découvrir la simplicité de la liberté elle-même.



[1] Ndt – aussi connues sont le nom de « pratiques de vision profonde. »

[2] Source de cette traduction :  fr.wikisource.org.  « Sermons du Bouddha – Chapitre 1 : L’accès aux libres examens (KALAMA-SUTTA). »  Contenu disponible sous « GNU Free Documentation License »

[3] Ndt. Vedana, souvent traduit en français par sensation, est la tonalité affective liée à tout objet de perception ;  elle prend les valeurs suivantes : agréable, désagréable ou neutre.